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Trait d'union - décembre 2003

 Carottes, boudin compote…

 et les questions qu’on ne pose pas !

par Philippe Ernotte, membre du Bureau d’arrondissement de Bruxelles.

Qu’est-ce qu’un citoyen de bonne volonté peut comprendre à la politique lorsqu’il l’entend à la radio ? Faute d’enquête sociologique sur cette question, tentons d’y répondre, humblement, pour nous-mêmes.

Je terminais d’éplucher mes carottes, l’autre midi, l’heure du repas approchant, et sur la première chaîne de la radio publique avait lieu ce que, par habitude et paresse d’esprit, on appelle encore d’ordinaire un débat politique, même si l’idée qu’on se fait a priori d’un débat — l’alternance des tours de parole, le respect de l’autre, l’échange d’arguments, la recherche constructive d’une issue — ne semble plus guère le souci des participants ni du journaliste modérateur, fût-il de service public, en particulier lorsque les thèmes de discussion sont politiques et que les intervenants sont des professionnels de la politique. Le débat du jour était à l’évidence de cette espèce-là, offrant davantage de similitudes avec une compétition sportive, et pas de n’importe quelle espèce : un match verbal penchant moins vers le ping-pong, le tennis ou le volley-ball que vers la savate ou le karaté. Bref c’était le genre de chose qu’on écoute comme malgré soi d’une oreille non pas réellement distraite mais semi-consciente, filtrante, sélective. Pour sortir de notre rêverie, on attend que soit prononcé l’un ou l’autre mot-clé, un peu comme attend une Belle au bois dormant.

Ce jour-là, le débat opposait un ministre du Gouvernement de la Communauté française, monsieur Pierre Hazette, à un contradicteur assez véhément dont l’identité échappa d’abord à mon attention. La question en revanche interpellait par son intitulé publicitaire, « Les écoles pour caïds », dont j’arrivai à percevoir qu’il visait des jeunes gens violents en difficulté ou en décrochage scolaire que le ministre souhaitait voir poursuivre leur scolarité dans des établissements adaptés plutôt que de les laisser courir les rues. Le projet semblait raisonnable, courageux, presque généreux bien que sans doute non dénué de calcul politique. D’autres solutions moins spectaculaires semblaient exister mais justement — c’est du moins ce que je crus comprendre en épluchant mes carottes — s’agissait-il de frapper l’opinion avec une formule spectaculaire. C’est ce qu’avait dit l’un ou l’autre et je ne sais pas si c’était le ministre, le journaliste ou le contradicteur véhément. Du reste, terminer les carottes, et réussir la recette, m’importait autrement.

Toutefois, l’idée me traversa l’esprit que la complexité d’un pareil sujet, l’école des caïds, ne le prédisposait pas à un traitement radiophonique sur le mode du débat, mais plutôt à une émission au long cours basée sur un ouvrage bien sérieux, comme celle d’Arguments coincée dans la niche du dimanche matin quand les uns dorment encore et que les autres sont partis sur les routes rejoindre leur terrain de foot. De fil en aiguille, l’idée germa que le débat du jour était peut-être conçu pour intéresser l’auditeur moyen (statistiquement aussi distrait que moi, ou peu coopératif comme les habitués des matchs de foot ou de tennis), donc non pas par son fond mais plutôt par sa forme, une savante dérégulation permettant de vite tourner au pugilat était la meilleure recette pour susciter un tel intérêt.

Après moins de cinq minutes, la petite musique du débat de sourds tourna au vinaigre, le ton devenant celui de l’invective. Par principe (purement car il n’entre là aucune reconnaissance), je suis favorable au respect de la fonction ministérielle. Sans cela, comment espérer en changer ? Exaspéré par la conduite erratique du débat imprimée par ce journaliste new look de service public, j’étais sur le point de tourner le bouton du poste quand je compris que l’opposant véhément n’était pas, comme je l’avais d’abord cru, l’un de ces « représentants du monde associatif » supposés incarner la société civile plus légitimement que personne — un médiateur, un assistant social dont le « parler vrai » compensait l’élocution brutale due à un capital culturel rudimentaire — mais n’était autre que monsieur Jean-Marc Nollet, naguère ministre lui aussi et même collègue du premier au sein du Gouvernement communautaire Arc-en-ciel « socialo-libéralo-écolo ».

Je dis naguère car, à l’entendre, j’en avais précisément déduit qu’il venait de quitter le gouvernement ! Était-ce une démission personnelle ou un retrait en bloc de son parti Écolo ? Quand l’affaire s’était-elle produite ? Je méditais déjà sur la perte de crédit du jeu politique partisan qui autorisait maintenant des relations aussi peu civiques entre partenaires d’hier, et m’efforçais de me représenter concrètement la couleur résultant de cet «  arc-en-ciel » métaphysique, quand ledit Nollet fut gratifié du titre de ministre. Il l’était donc encore, et c’était lui qui plongeait les auditeurs en pleine scène de ménage entre deux de nos trois ministres de l’Enseignement.

Le ministre Écolo est l’emblème de ce que la distribution des rôles en politique est plus complexe que ce que laisse penser la répartition des étiquettes, et que le populisme, loin d’être l’apanage des vieux partis, est aussi une arme écologique. J-M. Nollet, qui s’était illustré peu après sa prise de fonction par l’annonce (restée heureusement sans suite) de la tolérance « zéro devoir » à l’école primaire, a révélé toute la puissance de son esprit pendant la campagne législative de 2003, se révélant l’un des plus grands acrobates poujadistes du royaume (malgré lui, veut-on croire), le mémorable auteur de  «  la différence entre vous, les socialistes, et nous, c’est qu’on ne met pas notre gueule (sic) sur les affiches » et du « boudin compote » .

Cette triste affaire appelait une conclusion pratique. Me vint à l’esprit une première rafale de questions : «  Quelle perception ont-ils de la lutte politique si ce n’est celui d’un mauvais match de boxe, mauvais parce que truqué par les protagonistes eux-mêmes ? Quelle idée les auditeurs se font-ils d’un gouvernement étalant sur la place publique des abcès qui devraient être vidés en conseil des ministres ? Quelle image du Pouvoir politique les citoyens se construisent-ils après pareil pugilat ? »

Puis un second chapelet de questions, moins savantes encore, plus terre à terre : « Combien de gens comme moi n’ont accès aux questions politiques qu’à travers des filtres aussi concrets que l’épluchage de leurs carottes ou une lecture distraite d’un hebdo dans la salle d’attente du dentiste ? Si j’ai pu douter, moi, qu’Écolo ne faisait plus ou pas partie du gouvernement, combien de nos concitoyens sont dans ce cas ? »

Moralité, pour avoir l’opinion des Wallons et des Bruxellois, il faudrait changer totalement d’angle de vue : ne plus prétendre sonder leurs âmes d’électeurs en leur posant des questions à réponse induite (du genre : « Êtes-vous pour que les Écolos restent au gouvernement ? ») mais opter pour des questions ouvertes, reflet de notre méconnaissance réelle de la vie politique : «  Si la gauche arrivait au pouvoir en Belgique comme les Socialistes en France en 1981, qu’est-ce qui changerait ? »

On aurait alors un baromètre assez fiable de l’opinion politique. Mais il y a longtemps que la RTBF, qui fut pourtant naguère la chaîne d’Henri Mordant, préfère mettre les thermomètres au frigo. On a pu voir dans quelle marinade aigre-douce elle a roulé le RWF-RBF pendant la « non-campagne » législative de mai dernier et avec quels amuse-gueule elle a servi une partie des résultats.

Dans ce décor de carton-pâte, faire de la politique autrement et espérer en faire entendre quelques bribes ne nous condamne-t-il pas à élaborer une stratégie du court-circuit ?

Rassemblement Wallonie-France