Paul-Henry
Gendebien a deux amours : la Wallonie et Paris. Il aimerait les voir se
confondre sous le doux nom de « réunification française ». Fou, ce
rattachiste ?
Pour rester dans le registre belgo-belge, le réunionisme chanté par
Gendebien n'est plus aussi onbespreekbaar (indiscutable) qu'il y a quelques
années.
Mais quel est son poids dans l'opinion ? En le mesurant aux scores du parti de
l'ancien patron du Rassemblement wallon, le RWF-RWB édifié à la hâte en
1999 sur les cendres de divers groupuscules wallons, il ne convainc qu'une
poignée d'électeurs. Mais on peut tenter de le mettre en perspective avec
une autre donnée : le sentiment républicain. Il gonfle dans les sondages. Il
y a aujourd'hui 10 % de francophones qui se déclarent républicains, soit
deux fois plus qu'il y a cinq ans...
Reste « simplement » à persuader les 80 % de francophones (très) attachés
à « l'Etat Belgique » et les habituels 10 % d'indécis. Sans compter... un
bon paquet de convaincus auquel il faudrait faire comprendre qu'une République
wallonne renverrait à une sorte de régime bananier dont l'Europe n'a que évidemment
que faire.
C'est juste une question de temps. Si ce n'est avec moin, ce sera avec le
suivant, assène l'ancien délégué général de la Communauté française à
Paris, avec la foi et la raide dégaine d'un prédicateur méthodiste. Lequel,
plus pour faire le point sur la cause que par tentative prosélyte, s'apprête
à éditer chez Luc Pire sous le titre « Le choix de la France », ce qui
apparaît comme la nouvelle bible du rattachisme (1).
Alors, depuis son actuel désert, en attendant de rallier la patrie perdue,
Gendebien se repasse en boucle la déclaration du 3e homme, on veut dire
Jean-Pierre Chevènement : Si les Flamands souhaitaient répudier la Belgique,
et pour peu que les Wallons le souhaitent, ce serait évidemment le devoir de
la France d'accueillir la Wallonie en son sein.
Le reste du temps, il peaufine ses commandements. On pourrait les ramasser de
la sorte :
1. L'équilibre de l'Europe tu n'affecteras.
2. L'inéluctable indépendance de la Flandre tu acteras.
3. La réunion à la France tu chériras.
4. Une révolution de velours tu accompliras (l'exemple tchécoslovaque de
phare te servira).
5. D'une patience infinie tu t'armeras. Etcetera.
En s'élargissant à la Wallonie et jusqu'à Bruxelles, la France pourrait
s'engager dans la voie d'un printemps politique
Donc, « Le choix de la France » est d'abord une très longue mise en
perspective historique. En trois temps : « De l'utilité de l'Etat belge dans
la géopolitique européenne », « Des nations à la recherche d'elles-mêmes
», « De la partition à l'amiable qui ne fâcherait pas l'Europe ».
On voit bien que l'auteur, pour contrer d'avance les coups de bâton des «
belgicains », s'acharne à faire preuve de raison plutôt que de passion.
D'où, de l'aveu même de Gendebien, un ouvrage plus âpre que flamboyant qui,
à force, renvoie inexorablement à la jolie phrase de Stravinsky : Qu'importe
que l'on s'endorme pourvu qu'on se réveille au paradis...
Car il ressort au fond que la France aussi aurait tout à gagner à nous faire
sortir de cette hibernation à perpétuité, cette glaciation géopolitique où
les grandes puissances, il y a 172 ans, ont gelé des populations dépourvues
des affinités et de la cohésion nécessaire pour former un Etat-nation.
La France, vraiment ? Mais on croyait qu'elle avait déja ses pauvres pour
reprendre la terrible réplique de ministre Michel Charasse interpellé sur l'éventualité
d'un accrochage belge aux marches de l'Hexagone. Paul-Henry Gendebien balaie
la saillie : En s'élargissant à la Wallonie et jusqu'à Bruxelles, la France
pourrait s'engager dans la voie d'un printemps politique qui lui rendrait
quelque élan dans une Europe immobile et indécise, affairiste et morose.
Elle augmenterait par-delà sa confiance en soi et sa propre grandeur, une
grandeur illustrée par un Charles de Gaulle ou un Pierre Mendès-France, et
qui fut le signe de générosité, d'ouverture au monde et de fidélité aux
idéaux de la République.
Les francophones de Belgique dans le rôle de l'hirondelle : voila qui devrait
décoiffer Paris emmitouflé dans ses ironies.·
(1) « Le Choix de la France », éd. Luc Pire, 183 pp, disponible en
librairie à partir du 10 janvier