«
Ce n'est pas en mettant deux boiteux ensemble qu'on fait un personnage
valide »
Avantages
pour les francophones
Quels
sont les avantages pour les francophones de Belgique du rattachement
à la France ?
D'abord,
il faut bien se convaincre, qu'heureusement ou malheureusement, ça,
ce sera l‘opinion de chacun, l'avenir de l'état belge est de plus
en plus incertain. Il est même, à notre avis, menacé à terme.
Donc, il faudra bien à un moment donné, lorsque nous aurons atteint
la phase terminale du dit état belge, trouver pour les francophones
une porte de sortie et il n'est pas inutile de songer à notre avenir.
C'est
la responsabilité du monde politique, et elle ne l'assume pas pour
l'instant, c'est pour ça que nous existons. C'est la responsabilité
des partis politiques, de l'ensemble des élites dirigeantes, au sens
sociologique du terme, de penser à cet avenir, car, et c'est vrai de
toute société, si on ne prépare pas son avenir alors qu'il est
incertain, alors on a forcément un comportement suicidaire.
Il
y a plusieurs solutions. Il y a évidemment, nous l'excluons, le
protectorat dans un état belge remodelé, encore plus fédéralisé.
La seconde solution, c'est la fin de la solidarité entre Bruxelles et
la Wallonie, et donc deux états-croupions, indépendants, ou prétendument
indépendants, une sorte d'état bruxellois qui aurait une fonction
européenne, et d'autre part, une république wallonne, un état
wallon qui éventuellement pourrait être une monarchie avec l'un des
innombrables héritiers de la famille Saxe-Cobourg. Ce serait une
monarchie bananière, mais dans certains esprits, c'est une hypothèse
qui est envisagée. Il y aurait une troisième solution, qui est la
Belgique continuée, sans la Flandre, c'est à dire Wallonie plus
Bruxelles et qui continue à s'appeler Belgique. C'est une solution
apparemment séduisante, mais elle n'est pas plus réaliste que les
deux autres, parce qu'elle n'est pas viable économiquement, parce
qu'elle ne constitue pas un véritable état-nation digne de ce nom,
et qu'elle ne répond pas à une aspiration populaire, en particulier
en Wallonie, parce qu'il s'agirait d'une pâle copie, ou de la
tentative d'une pâle et méchante copie de ce qu'a été la Belgique
dans sa bonne époque, bonne époque entre guillemets, au dix-neuvième
siècle. Cette formule que l'on caricature parfois sous le nom de «
Minibel » ou « Wallobrux » a été critiquée, on pourrait s'en étonner,
par le grand historien Pirenne, qui indirectement, y avait porté, il
y a déjà plus de 100 ans, un coup de grâce fatal en disant : « La
Belgique, sans la Flandre, n'est pas possible, parce que, ce qui
resterait, serait trop semblable et trop proche de la France, et donc,
inévitablement se fondrait dans l'ensemble français. »
Et
donc, reste la quatrième hypothèse, quatrième formule, qui à mon
avis, est indispensable à la survie de la Wallonie, et j'ajouterais
de Bruxelles, c'est un arrangement politique avec la République française,
c'est une insertion dans un grand ensemble national et étatique
proche et qui n'est autre que la République française, avec tout un
ensemble d'avantages que l'on peut détailler : la sécurité économique
et sociale que cela représenterait pour les Wallons du fait que nous
appartiendrions enfin à une véritable nation, enfin, il y aurait un
régime politique, la république, qui représenterait un certain
nombre d'avantages conformes aux traditions, à l'idéal et aux
aspirations populaires en Wallonie et à Bruxelles.
Voilà
les quatre formules, la seule formule réaliste, raisonnable et
positive, qui évite des conflits interminables, ainsi que le désordre
au cœur même de l'Europe, une sorte de balkanisation post-belge, la
seule formule de ce type, c'est évidemment à notre avis la réunion,
je préfère utiliser le mot « réunion » que le mot « rattachement
» à la France. C'est d'ailleurs pour cela que nous nous qualifions
de « réunionistes » et pas de «
rattachistes », qui est un mot généralement bien connu, mais que
nous trouvons moins agréable et moins évocateur que le mot « réunioniste
», qui est un mot ancien, et qui est utilisé dès 1830 pour parler
de ceux qui voulaient à ce moment-là, non pas une Belgique indépendante,
mais ce qu'ils appelaient un retour à la France.
Sur
la cohabitation avec le Nord
Votre
opinion à l'égard de la Flandre est assez virulente. En fait, le RWF
agit plus par rejet du système belge, ou par attraction ou sentiment
qu'il y a une finalité à être réuni à la France ?
D'abord,
je voudrais dire que le mot ‘virulent' me paraît peut-être un peu
excessif, je crois que nous sommes lucides et fermes dans nos
analyses, nous ne sommes pas anti-flamands.
Au
contraire, nous respectons ce que je pourrais appeler la
‘renaissance flamande', qui a commencé très tôt, qui a commencé
dès 1840-1850 sur le plan d'abord de la récupération ou de la création
d'une langue nationale, qui était dans un mauvais état à ce
moment-là. Dans la foulée, de toute une culture flamande, qui avait
été brillante au Moyen Age et à la Renaissance, mais qui avait subi
un certain nombre de revers au cours des dix-septième et dix-huitième
siècles.
Donc,
nous n'avons aucun sentiment d'hostilité à l'égard du peuple
flamand ni à l'égard du mouvement flamand. Je dirais que nous sommes
même admiratifs devant la volonté de reconquête culturelle et de
redressement économique et social qui a caractérisé le mouvement
flamand depuis plus d'un siècle.
Ce qui nous gêne, évidemment, ce sont les excès ou les abus de la
majorité flamande à l'intérieur de l'état belge.
Car
nous constatons, après que les francophones aient, d'une certaine façon,
agi de la même façon au dix-neuvième siècle, nous constatons au
vingtième siècle une instrumentalisation de l'état belge par la
Flandre, du fait qu'elle est devenue majoritaire sur le plan
politique. Elle l'était déjà démographiquement dès 1830, mais
avec l'instauration du suffrage universel en 1919, la Flandre a
vraiment conquis progressivement le pouvoir belge. Ca a pris une
cinquantaine d'années, mais depuis les années 60-70, on peut dire
que c'est fait.
Nous
ne pouvons pas accepter cette politique nationaliste, notamment en ce
qui concerne la volonté d'éradiquer tout ce qui, de près ou de
loin, se rattache à la langue et à la culture française en Flandre.
Nous considérons, que bien sûr, la Flandre doit être flamande, mais
qu'elle s'appauvrit dès lors qu'elle procède à ce que nous appelons
entre guillemets une ‘épuration culturelle', notamment dans les
Fourons et dans la périphérie bruxelloise.
Je
dirais, non pas par déduction, mais parce que c'est la seule solution
et qu'en plus, cela correspond à nos valeurs et à notre attachement
à la démocratie, à la liberté et aussi à la langue et à la
culture française, nous pensons que l'adhésion volontaire de la
Wallonie et de Bruxelles à la France est évidemment une solution qui
ne devrait pas gêner le mouvement flamand, ou l'Europe d'ailleurs.
Bruxelles
capitale ?
Mais
quand vous parlez d'intégrer Bruxelles à votre projet, est-ce viable
alors que la capitale développe un profil, une identité qui commence
à lui être propre, fortement marquée par l'Europe, avec des
circonstances, une population, un parcours économique différent, et
surtout quand vous envisagez éventuellement un statut particulier
pour Bruxelles dans le cadre de cette réunion, est-ce qu'on ne
retombe pas dans ce cas-là dans un travers assez belge finalement,
celui de l'exception, de la particularité ?
Non,
je crois qu'il faut être tout à fait réaliste. Si on veut bien
prendre le seul cas de Bruxelles, il est clair qu'il n'y a pas de véritable
solution européenne, c'est à dire de statut de district européen
pour Bruxelles, de district fédéral européen.
Pourquoi
? Parce qu'on ne peut en aucun cas en la matière comparer le
Washington D.C., le district fédéral américain de Washington avec
une éventuelle imitation de cette formule pour Bruxelles et l'Europe.
Pourquoi ? Et bien parce que l'Europe n'étant pas un état fédéral,
elle ne peut pas avoir de capitale fédérale. Ca ne pourrait être
qu'un territoire indépendant qui pourrait faire des accords. Avec qui
? La Commission ? La Commission n'a pas le pouvoir politique de
traiter avec une ville comme Bruxelles qui serait un état indépendant.
Quant au Conseil des Ministres et au Conseil des chefs d'état et de
gouvernement européens, ils seraient encore moins disposés à
traiter avec une ville autonome comme Bruxelles alors que l'Europe ne
dispose pas de véritable identité politique.
On
a bien vu l'inexistence totale de l'Europe dans le règlement d'un
certains nombres de conflits qui se passaient sur son territoire ou
dans sa proximité immédiate et nous songeons tout particulièrement
à l'implosion de la Yougoslavie. Donc je pense qu'il ne faut pas
imposer ou mythifier le rôle possible de l'Europe dans la solution de
la crise belge qui pointe à l'horizon.
Et
en particulier, dans la définition d'un statut de Bruxelles. Je crois
qu'il faut au contraire partir d'un autre point de vue, qui est de se
demander quelles sont les caractéristiques de Bruxelles et quels sont
ses atouts. C'est une ville multiraciale et de rencontre des cultures.
Je n'aime pas le mot multiculturel parce qu'il est équivoque et qu'il
ne dit pas clairement ce que sont les choses. Bien sûr, donc
Bruxelles est une ville à forte immigration, c'est un lieu de
rencontres, mais c'est quand même une ville francophone à 85% et ça,
c'est quelque chose qu'on ne peut pas gommer, qu'on ne peut pas nier,
qu'on ne peut pas effacer. Même si, notamment par le biais de l'anglo-américanisation
de Bruxelles, il y a une sorte de dérive linguistique, culturelle, et
peut-être demain politique, qui est en train de se produire à
Bruxelles sans que les Bruxellois ne s'en aperçoivent. Donc,
Bruxelles est majoritairement une ville francophone, bien sûr une
ville ouverte aux autres langues et aux autres cultures.
Deuxièmement,
et ce n'est pas négligeable, Bruxelles est une ville à vocation
internationale, elle a des fonctions européennes et il faut à tout
prix qu'elle les conserve. De même qu'elle doit conserver ses caractéristiques
de ville francophone et de ville ouverte.
Alors,
par elle-même, est-ce que Bruxelles, dans l'hypothèse de la
disparition de l'état belge, a les atouts politiques ? Est-ce qu'elle
a le poids et la force politique pour préserver ces deux caractéristiques
majeures ? La réponse est non.
Et
quand bien même la Wallonie serait déterminée à appuyer Bruxelles
dans ces deux domaines-là, nous ne pensons pas que la force politique
d'une ensemble Wallonie-Bruxelles serait suffisant pour parvenir à
ces objectifs. Ce n'est pas en mettant deux boiteux ensemble qu'on
fait un personnage valide. Or, il est évident que Bruxelles et la
Wallonie sont des régions politiquement faibles dans l'Europe.
Donc
pour parvenir à conserver ces deux caractéristiques, à les développer
et à les agrandir dans un souci d'équilibre européen, je crois
qu'il faut l'appui, non pas des institutions européennes qui seraient
bien en peine de faire quoi que ce soit, mais bien l'appui d'une
puissance politique en Europe, naturellement, ce sera la France. Ce ne
sera pas l'Angleterre, ce ne sera pas le Danemark. Nous pensons
d'ailleurs que la France aura la sagesse à ce moment-là de s'assurer
de l'approbation politique de l'Allemagne pour proposer au reste de
l'Europe une solution équilibrée, acceptable par la plupart des pays
européens et qui par ailleurs sauvegarde et préserve la fonction
européenne de Bruxelles.
Par
ailleurs, nous pensons et tout le débat auquel on assiste maintenant
autour de la protection des minorités et la démarche qui a été
faite par les francophones de Bruxelles et de la périphérie au
Conseil de l'Europe. Nous pensons que cette démarche pour légitime
qu'elle soit, ne réglera pas la question. D'abord le gouvernement
belge ne signera pas, ne ratifiera pas, enfin les autorités belges,
parce que sont les parlements qui doivent le faire, les parlements
belges, communautaires et régionaux ne ratifieront jamais la
Convention du Conseil de l'Europe sur la protection des minorités,
parce que tout simplement la Communauté flamande mettra son veto.
Quand
bien même, cette ratification interviendrait-elle, on est en droit d'émettre
les doutes les plus sérieux quant aux suites et aux conséquences qui
pourraient intervenir sur le plan intérieur. Pourquoi ? Parce que la
mise en oeuvre de mesures éventuellement recommandées par le Conseil
de l'Europe dépendrait de la volonté sinon exclusive, du moins
principale du gouvernement flamand. Et compte tenu des réserves qui
ont été émises non seulement par les Flamands, mais par l'ensemble
du gouvernement belge au moment de la signature en juillet 2001, ces réserves
annoncent clairement la couleur à l'avance : « Nous ne toucherons
rien à la législation belge en matière d'usage des langues. »
Donc,
je ne crois pas que en dehors de la victoire symbolique, politique,
morale, certes significative, je ne vois pas quels seraient les
avantages concrets que les francophones de la périphérie bruxelloise
et des Fourons, et d'une certaine manière les germanophones, qui ne
demandent rien, qui sont bien protégés – mais enfin, imaginons
qu'ils demandent quelque chose –, ou les Flamands de Wallonie,
toutes ces minorités seraient bien en peine d'obtenir un changement
significatif de leurs statuts parce qu'il y a actuellement dans ce
domaine-là et à mon avis d'une manière définitive, un blocage
complet du système de l'emploi des langues, du système des facilités.
La seule tendance lourde qui persiste est celle du côté flamand, de
la réduction, voire de la suppression des facilités dans la périphérie
de Bruxelles, et ce qui s'est passé ces jours-ci à Strasbourg en est
le témoignage éclatant.
Par
conséquent, nous pensons que le réalisme pour les Bruxellois, eux
aussi comme les Wallons, de demander à faire partie de l'ensemble
français, avec éventuellement un statut particulier. Et ce n'est pas
à mon avis retomber dans un travers belge que de le proposer, parce
qu'il faudra de toute manière avoir un statut particulier qui prévoit
la protection de la minorité flamande à Bruxelles et qui prévoit
aussi des facilités administratives et linguistiques pour les très
nombreux étrangers, qu'ils soient européens ou pas, qui habitent et
séjournent à Bruxelles.
Il
y a des précédents dans le cadre de la République française qu'on
dit centralisée, jacobine et unitaire. Ce n'est pas tout à fait
exact. Il y notamment le précédent remarquable de l'Alsace Moselle,
tel qu'il a été défini par la France en 1919, au moment où les
deux départements de l'Alsace et le département de la Moselle, au
total trois départements, ont été récupérés par la France, après
avoir été perdus au lendemain de la guerre de 1870, de la première
guerre franco-allemande. Alors, en 1919, la France, très habilement
et avec générosité, a prévu un statut particulier pour ces trois départements
dans toute une série de domaines: administratifs, scolaires,
politiques, judiciaires, qui donnent des droits à ceux qui en Alsace,
c'était surtout vrai dans l'entre-deux-guerres, c'est un peu moins
vrai maintenant, continuaient à utiliser l'alsacien, qui est en réalité
un dialecte allemand. Il y a là un précédent extrêmement intéressant,
notamment en ce qui concerne le concordat religieux entre l'Eglise et
l'état qui a été supprimé par les lois républicaines de 1905. En
Alsace, ce n'est pas le cas, on a maintenu le concordat qui règle
d'une autre façon les relations entre l'Eglise et l'état dans cette
partie de la France.
C'est
un précédent intéressant parce qu'il pourrait inspirer certaines
formules qui sortiraient des négociations qui se produiraient au
moment de la réunion de la Wallonie et de Bruxelles à la France, et
qui permettraient, en ce qui concerne Bruxelles, d'envisager, ne fût-ce
que d'une manière temporaire, un certain nombre de statuts
particuliers ou d'exceptions au régime commun.
Le
mythe belgique
Quand
on voit qu'après 200 ans d'existence de la Belgique, le sentiment
national n'est toujours pas très répandu, vu tous les problèmes
actuels, est-ce que vous pensez que la réunion à la France pourrait
être beaucoup plus rapide et beaucoup plus efficace ?
La
facilité de l'intégration à la France viendra justement en ce qui
concerne les Wallons et les Bruxellois de la quasi-absence de
sentiment national belge, ou en tout cas de ce que j'appellerais l'échec
de la construction d'une mythologie nationale belge.
La
Belgique est une création des principales puissances européennes en
1830 et 1831, et de ces grandes puissances essentiellement la France
et l'Angleterre. Ce pays a répondu à des nécessités diplomatiques
d'équilibre européen, la France se ralliant finalement à ce
compromis parce que la Belgique était considérée par elle comme un
état-tampon, même si elle était voulue essentiellement par
l'Angleterre, cela arrangeait bien et l'Angleterre et la France. A
cause d'une caractéristique toute particulière, le statut de
neutralité perpétuelle qui avait été imposé à la Belgique par
les grandes puissance européennes en 1830-1831.
Cela
a bien marché au dix-neuvième siècle, jusqu'en 1914 où la
neutralité belge a été violée par l'Allemagne et à ce moment-là,
l'utilité politique et diplomatique de la Belgique a disparu. Et
autour de la guerre 14-18 et la première partie de
l'entre-deux-guerres, les élites, inquiètes de constater la
faiblesse, voire l'absence de sentiment national belge, se sont tournées
vers des historiens, vers des essayistes, Edmond Picard, Godefroid
Kurth, l'historien Pirenne qui ont en quelque sorte inventé la
Belgique au sens étymologique du terme. Ils ont essayé de découvrir
dans les racines de l'histoire une sorte de nécessité, de préexistence
de l'état belge, c'est pour ça qu'on a dit que la Belgique existait
déjà depuis Jules César, et que si elle avait été en 1830, si
elle était sortie du tombeau, c'est que d'une certaine façon, cette
naissance était inscrite dans les astres, et qu'elle préexistait de
toute éternité, mais qu'il fallait formaliser cette préexistence.
Alors,
on a essayé de donner un contenu mythologique à cette idée belge,
avec toute une série de thèmes que l'on a tenté de populariser, par
exemple, la Belgique symbolise la fusion entre les Latins et les
Germains. Elle est le lieu de rencontre privilégié, ce n'est pas
tout à fait faux qu'elle est un lieu de rencontre, la géographie évidemment
l'explique, mais on a voulu donner une signification politique à ce
fait-là en disant que la Belgique par définition ou par nature était
une sorte de synthèse entre la latinité et la germanité. On a ajouté
à ce thème toute une série d'autres dimensions de cette mythologie
nationale. On a dit : « La Belgique est petite, et c'est magnifique.
Parce qu'au fond, cette petitesse, c'est aussi sa grandeur, et cette
petitesse impressionne le monde entier d'autant plus que la Belgique,
et on l'a vu en 1914, se défend lorsqu'elle est attaquée. » Et
puis, on a dit : « Il faut revenir à la neutralité. La Belgique
doit se retrouver à égale distance entre les grandes puissances. »
Cela
a échoué à son tour avec le retour à la neutralité avec le Roi Léopold
III en 1936, avec toutes les dérives dangereuses que cela a créé,
parce que la Belgique à ce moment-là a refusé de choisir entre les
démocraties et les régimes autoritaires. Nouvel échec de l'idéologie
nationale belge.
Et
dernier échec de l'idéologie nationale belge, après la dernière
guerre, la Belgique a changé complètement de cap pour essayer de
faire renaître cette idée nationale et de trouver une utilité à la
Belgique. C'est ainsi que la Belgique s'est ruée, si je puis dire,
s'est engouffrée dans un certain nombre d'ensembles internationaux,
et cette appartenance à l'OTAN et à l'Europe ont été l'exact
contre-pied de la neutralité belge de l'entre-deux-guerres.
La
Belgique s'est mise en tête qu'elle était un modèle pour l'Europe,
que l'Europe devait l'imiter, puisqu'elle était, entre guillemets, «
un point de rencontre entre Latins et Germains », entre Flamands et
Wallons, et qu'au fond, ça ne marchait pas si mal et que toute
l'Europe devait s'en inspirer. Bon, l'Europe ne s'en est pas beaucoup
inspirée parce que ça ne marche pas si bien que ça. Donc, on a
changé à nouveau de cap au cours vingt dernières années et on a
dit : « Au fond, l'Europe est la porte de salut, la porte de sortie
pour la Belgique. La Belgique ne marche pas très bien, mais ce n'est
pas grave. »
Au
fond, on a adopté au niveau des élites belges à ce moment-là l'idée
que les états-nations étaient définitivement condamnés, que non
seulement ils pouvaient, ils devaient accepter des transferts de
souveraineté en direction de la construction européenne, de
l'Alliance Atlantique, mais qu'ils devaient se dissoudre totalement et
se fondre dans des ensembles plus vastes. En quelque sorte, c'était
une façon, et c'est encore une façon aujourd'hui honorable pour la
Belgique, de masquer son échec et masquer l'échec de son fédéralisme
en se fondant avec zèle et détermination dans un ensemble européen,
et en même temps, en faisant appel aux autres états européens pour
qu'ils suivent le même chemin. Avec beaucoup de naïveté et
d'illusion bien entendu.
On
se dit au fond : « Vive le post-nationalisme généralisé ! Vive
l'Europe ! » , sans lui donner un contenu et sans s'apercevoir que l'élargissement
va être bientôt là, une Europe à 25, à 27 ou à 30, forcément ne
pourrait pas être l'occasion de dissoudre et de faire disparaître
les états-nations.
Je
résume beaucoup mais il est évident que l'idée nationale belge est
un échec : il n'y a pas de nationalisme belge, il n'y en a jamais eu,
parce qu'il n'y a pas de nation belge. D'une certaine façon, c'est
positif de ne pas avoir de nationalisme mais l'aspect négatif, c'est
qu'il n'y a pas de véritable conviction qu'il y a quelque chose qui
en vaut encore la peine. La Belgique n'est plus un projet, elle n'est
pas un projet pour la Flandre, elle n'est pas un projet pour la
Wallonie. Et de surcroît, la Belgique n'a plus de projet pour la
Wallonie, la Flandre n'en a pas besoin puisqu'elle a son propre projet
pour elle-même et qu'elle a instrumentalisé l'état belge dans sa
marche vers sa propre indépendance, vers la création de son propre
état-nation.
La
Flandre a sa nation, elle en est consciente, elle en est fière, et
c'est d'une certaine façon légitime et justifié, mais elle n'a de
cesse que cette nation se transforme en un véritable état. Elle ne
le fait pas de façon violente, ou en une fois : elle le fait par étapes,
lentement mais sûrement, avec une sorte de détermination constante,
avec une stratégie à long terme, et les étapes de cette stratégie
ne sont pas encore terminées.
On
voit déjà se profiler les suivantes : on a déjà eu cinq réformes
constitutionnelles importantes en trente ans, nous allons vers une
sixième réforme de l'état majeur, qui disloquera encore un peu
davantage ce qui subsiste de l'état belge ou de l'état commun. On va
peut-être vers la régionalisation de choses aussi délicates que le
problème de l'amnistie. Vous savez, en 2050, il y aura encore des
gens qui demanderont l'amnistie, alors que ceux qui pourront en bénéficier
auront déjà disparu depuis longtemps.
Mais
surtout, pour être plus immédiat et plus concret, je crois qu'il y
un risque par exemple de régionalisation de la problématique du
droit vote des immigré pour les élections communales. Comme on va
vers un blocage majeur pour cette question-là. Il est déjà là le
blocage, on dit : « Après les prochaines élections, on sera tout à
fait à l'aise pour le faire. » C'est tout à fait faux, car après
les prochaines élections, on sera à nouveau à la veille d'autres élections,
on sera à la veille des élections régionales et européennes de
2004, et après on sera à l'avant-veille des élections communales de
2006, qui, avec l'élection directe des bourgmestres, vont propulser
le Vlaams Blok à Anvers et à la tête d'autres villes flamandes.
Donc, les partis dits démocratiques en Flandre vont exiger plus que
probablement la régionalisation de cette matière-là.
Je
me permets d'insister parce que c'est une question fondamentale
d'espace politique commun, qui doit rester commun même dans un état
fédéral. Je suis bien entendu un fédéraliste de doctrine et ce
n'est pas pour rien que le Mouvement Wallon s'est battu pendant des
dizaines d'années pour la régionalisation et pour le fédéralisme,
mais pour un fédéralisme honnête. Un fédéraliste honnête doit
bien admettre qu'il faut, dans un régime fédéral, conserver un
certain nombre de principes et de règles communs. Ce que j'appelle un
espace politique commun.
Et
il y a toute la question de la sécurité sociale. Tout le monde sait
que tous les partis flamands, et même Agalev, y compris les
socialistes flamands, sont d'accord avec les plus nationalistes des
partis flamands pour demander la prochaine fois ce qu'ils appellent
pudiquement des « avancées » en ce qui concerne la scission de la sécurité
sociale, peut-être pas des blocs entiers, mais en tout ces des pans
significatifs, en ce qui concerne par exemple les soins de santé, ou
les allocations familiales, en ce qui concerne aussi les conventions
collectives du travail.
Par
ailleurs, nous constatons l'augmentation continuelle de ce qu'on
pourrait appeler le différentiel fiscal et social. Je ne détaille
pas, vous connaissez toutes les mesures prises par le gouvernement
flamand, en particulier à la suite des accords de la Saint Polycarpe,
pour aller dans le sens de l'accroissement de ce différentiel fiscal
et social. Mais ce n'est pas terminé : nous savons que la patronat
flamand, le Vlaams Ekonomisch Verbond, bien plus puissant d'ailleurs
que la FEB soit dit en passant, le Vlaams Ekonomisch Verbond à
l'unanimité réclame la régionalisation de la fiscalisation sur les
sociétés.
Donc,
nous allons vraiment vers un état à deux vitesse, vers la
consolidation de deux sociétés distinctes, dans le domaine des
grands thèmes de société : j'ai donné tout à l'heure l'exemple du
droit de vote pour les immigrés aux élections communales, mais aussi
dans des domaines-clés, comme la sécurité sociale, la concurrence
fiscale, sociale et économique entre deux régions, et cela veut dire
que, pour répondre finalement par un long détour à votre question,
il n'y a non seulement pas de nation belge, mais il n'y a pratiquement
plus d'état belge.
Quand
bien même, il n'y aurait pas spontanément et naturellement une
attirance vers la France, il faudra trouver une solution raisonnable
et pratique, sauf à vouloir créer des états-confettis, mais je
crois que l'Europe en a déjà beaucoup trop des états-confettis,
l'Europe ne se construira pas sur des états-faibles, elle a besoin d'états-nations
solides pendant encore un certain temps, qui bien sûr, acceptent des
transferts de souveraineté vers l'Europe, mais la grande erreur et
c'est une erreur belge, c'est une erreur fondamentale, consiste à
croire qu'on pourrait construire l'Europe sur la ruine des états-nations.
Et
j'ai moi même personnellement modifié quelque peu mon point de vue
sur cette question, quand j'étais au Parlement européen entre 1979
et 1984, j'ai eu tendance à penser qu'il fallait en tout cas
encourager ce qu'on appelait à l'époque le ‘dégraissement' des états.
Nous constatons qu'ils résistent beaucoup mieux et qu'en tout cas,
ils sont une nécessité, et que l'actuelle tendance à vouloir
affaiblir les états-nations est parallèle à la dérégulation et à
la mondialisation.
Je
crois que les premiers bénéficiaires d'un affaiblissement de
l'Europe qui viendrait de l'affaiblissement des ses composantes étatiques
nationales seraient d'une part la puissance dominante, c'est à dire
les Etats-Unis, et d'autre part les forces économiques et financières
transnationales, qui tentent de prospérer sur une mondialisation débridée.
De
la politique en France
Nous
sommes actuellement entre les deux tours des présidences françaises,
quelles leçons tirez-vous des récents événements électoraux français
?
C'est
un choc pour tout le monde, pour nous, pour les Wallons en général,
pour les démocrates de tous les pays, c'est quelque chose qui fait
mal et qui fait mal à une majorité de Français aussi.
Je
pense que ce qui se passe là-bas aura beaucoup d'influence en Europe
: parce qu'il y a quelque chose d'extraordinaire qui se passe, c'est
que quand le Vlaams Blok fait 33% à Anvers, il n'y a pas de
manifestants à Bruxelles. Quand il se passe quelque chose en France,
ce qui à mon avis est moins grave, bon, c'est très bien, je ne
conteste pas qu'il y ait des manifestants, mais il est significatif
que l'on considère que ce qui se passe en France est vraiment très
important. On constate aussi que dans les manifestants, il n'y a que
des francophones, ceci entre parenthèses.
D'une
façon plus générale, je crois que la France sortira de cette crise
comme elle est sortie de ses grandes crises dans l'histoire. Pour
quelle raison ? C'est que souvent, on attend en France d'être très
bas, je dirais au fond du panier, au creux de la vague pour rebondir.
Le meilleur exemple, c'est la crise de la défaite en 40. La France
est vraiment matraquée à ce moment-là, abaissée, humiliée, démoralisée.
Il y a quelqu'un qui se lève, De Gaulle, et puis il y a la Résistance
qui sauve l'honneur et qui reprend le combat, qui considère que la
guerre n'est pas perdue, qu'il y a une bataille qui a été perdue,
mais pas la guerre. Et on pourrait multiplier les exemples dans toute
l'histoire de France. La France est une construction politique, ne
l'oublions jamais, c'est une construction volontaire, ce n'est pas
quelque chose qui va de soi au départ. Il y a des forces humaines et
démocratiques extraordinaires, et on constate une levée de
boucliers.
Le
principal, c'est que, maintenant, il y a une prise de conscience. Tous
les partis politiques ont quand même réalisé un isolement du Front
National depuis plus de dix ans. Alors, même la droite, ayant parfois
eu aux élections régionales quelques tentations locales, réagit très
bien. La gauche aussi, je crois que clairement, Le Pen ne gagnera pas.
Je crois aussi qu'il y aura très peu de sièges aux élections législatives
du mois de juin. Il y a 577 députés à élire à l'Assemblée
Nationale, si le Front National a dix députés, c'est un miracle pour
lui.
La
France connaît, comme toute l'Europe, une crise de légitimité des
idéologies, et donc des partis politiques traditionnels qui portaient
ces idéologies. Il y a aussi une crise de l'état : quel est le rôle
de l'état et des pouvoirs publics dans une société où l'exclusion
continue à augmenter, dans une société où il y a un certain nombre
de besoins sociaux qui ne sont pas couverts ?
La
tendance inspirée par l'Europe malheureusement, c'est la dérégulation,
la privatisation, le néo-libéralisme, et donc d'une certaine façon,
de donner des gages à la mondialisation. Crise de l'état : quel est
le rôle des services publics ? Et je crois que la France,
malheureusement, comme d'autres pays, n'a pas suffisamment encore réfléchi
à cette question-là. C'est quand même sous Jospin qu'on a privatisé
cinq fois plus que sous Juppé. Quand on me demande maintenant
pourquoi un tel désastre politique pour la gauche, pourquoi un tel
succès pour l'extrême-gauche, quand on a ce simple chiffre des
privatisations décidées et votées par Jospin, on a une des réponses,
mais pas toute la réponse encore.
Que
pensez-vous de la trajectoire de M. Chevènement ?
Je
crois que c'est un homme de progrès, c'est un homme qui a une stature
morale et qui a la hauteur d'un homme d'état. Je crois que c'était,
parmi les candidats, celui qui avait le plus le profil présidentiable.
Il a quand même tiré un certain nombre de sonnettes d'alarme.
Quand
il était ministre de l'Education, je crois qu'il a voulu rectifier le
tir par rapport à certaines dérives post-soixante-huitardes dans
l'enseignement français. Il a voulu que le bac soit accessible à un
très grand nombre de jeunes, et il a voulu qu'il y ait un taux de réussite
élevé. Quand il était ministre de l'Industrie de la Recherche, il a
voulu conserver à tout prix le rôle de la puissance publique et une
politique industrielle, face à la puissance américaine et face à la
puissance des sociétés multinationales. Dans le cas de la Guerre du
Golfe, il n'était pas d'accord avec la politique pro-américaine de
Mitterrand et il a voulu préserver les atouts de la France et de
l'Europe, dans le monde méditerranéen et d'une manière plus large
dans le monde arabe.
Et
enfin, maintenant, dans le cas de la Corse, il n'a pas été d'accord
avec la tentative de dislocation de la république, parce qu'il
s'agissait de rien moins que cela. Jospin a choisi Talamoni, c'est
quand même l'homme qui a donné sa bénédiction aux assassins du préfet
Erignac, qui dit : « J'admets le terrorisme en Irlande du Nord et au
Pays Basque. » Talamoni est un personnage redoutable, et bien, Jospin
a négocié avec lui, malgré les avertissements de Chevènement.
Ce
n'est pas Chevènement qui a lâché Jospin, ce n'est pas lui qui est
responsable de la dégringolade du Parti Socialiste, même si M. Di
Rupo a attaqué assez lâchement M. Chevènement. Je crois que c'est
Chevènement qui a été lâché par Jospin pendant le gouvernement,
et pas le contraire. Il y a quelqu'un qui est resté fidèle à sa
ligne, quitte à démissionner, c'est Jean-Pierre Chevènement, et
Jospin et le PS ou plutôt social-démocrate français a suivi une
ligne assez courbe disons, qui explique largement le résultat du
premier tour.
Et
si malgré tout au second tour, M. Le Pen était élu, défendriez-vous
la réunion à la France avec autant d'ardeur pendant les sept années
à venir ?
D'abord
l'hypothèse ne se produira pas, ça j'en suis absolument convaincu.
Bien entendu, cela poserait des problèmes, mais nous serions du côté
de la Résistance française, et je crois qu'il y aurait une résistance
européenne, et ce régime ne tiendrait pas cinq minutes. De toute façon,
je crois pouvoir dire que quelle que soit la conjoncture, la
péripétie que représentent ces élections, la France réagira
sainement et rapidement, et qu'elle restera pour nous la seule porte
de sortie honorable au moment où la Belgique inéluctablement disparaîtra.
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